|
La
cyberîle qui devrait créer des milliers d'emplois tarde à voir le jour en
raison d'un manque d'informaticiens. La formation devrait aider Maurice à
franchir le pas technologique pour devenir un exemple de développement en
Afrique.
Le
12 septembre 2000, les journalistes se retrouvent en début de soirée à
l'hôtel Le Labourdonnais face à un homme qui vient de réaliser ce qui,
trois mois plus tôt, semblait un rêve irréalisable pour lui et son parti.
Le virtuel est devenu réalité pour Sir Anerood Jugnauth. L'homme n'a rien
perdu de ses réflexes de chef, de ses tics et de ses intransigeances qui
lui valurent le sobriquet de "père fouettard". "Rose-Belle
bizin payer", "Si MBC doit l'argent, MBC bizin payer",
dira-t-il d'un ton sec. Quand son allié, Paul Bérenger "invite
certaines personnes à démissionner de la MBC avant que leur feuille de
route ne leur soit remise", les journalistes ont la conviction que le
pays allait être dirigé de bras de fer par un duo. Personne ne se doutait
alors de la tournure qu'allaient prendre les événements...
On était loin de penser que Sir Anerood nous préparait un surprenant
programme : un profil bas qui est en lui-même une réalisation hors normes
et qui s'est souvent apparenté à une absence de Premier ministre à la
barre.
Mais après un an de pouvoir, Sir Anerood est perçu comme l'homme d'une
seule idée, d'une ambition sur laquelle vit Maurice et qui tarde à se réaliser
: la création d'une cybercité (Cybercity) devenue, au fur et à mesure
qu'a grandi notre appétit, la cyberîle (Cyber Island).
Sir Anerood est sorti de l'ombre le 27 novembre 2000 pour annoncer son rêve
de cybercité, promesse de création de milliers d'emplois dans le secteur
informatique. Il pilotera lui-même ce projet, visitera en janvier trois
cybercités indiennes.
D'importants groupes informatiques de de la Grande péninsule annoncent leur
intérêt pour Maurice tandis que le gouvernement indien offre une ligne de
crédit de Rs 2,1 milliards au pays pour réaliser ce rêve. Il est de plus
question que les géants Infosys et Sattyam Computers s'installent dans l'île.
Mais très vite on comprend que le pays n'a pas, en termes de ressources
humaines, les moyens de ses ambitions. Quelques jours après la visite de
Sir Anerood en Inde, l'express annonce, en citant le directeur du National
Computer Board, Khemraj Mohee, que le rêve de cybercité pourrait buter sur
un manque d'informaticiens, le programme de formation local ayant pris du
retard.
Formation à revoir
L'An I du gouvernement MSM-MMM sera marqué par les préparatifs pour l'avènement
de la cyberîle, le deal Illovo, le plan de réforme de l'Education, et le
combat contre la pauvreté et l'exclusion. La création de 10 000 emplois
par an, promise dans le programme de l'alliance, sera reléguée au second
plan.
Parmi les innombrables promesses faites dans le domaine de la formation, une
seule réalisation. En visite en Inde en mars dernier, Pradeep Jeeha,
ministre de la Formation, obtient du très réputé Indian Institute of
Technology, dont les élèves sont très demandés aux Etats-Unis, en
Europe, au Japon et à Singapour, qu'il s'installe à Maurice. On parle de réaménager
l'usine à thé de la Chartreuse pour former 400 étudiants en informatique
jusqu'à la licence (B.Sc.). Depuis, rien. L'introduction de l'informatique
au primaire l'an prochain a aussi été annoncée.
En août, le ministère de la Formation a inauguré des cours de six mois,
à l'intention de 1 400 détenteurs de HSC, pour leur donner les rudiments
en informatique. Une allocation mensuelle de Rs 500 leur est versée pour
qu'ils apprennent les principes du travail en équipe, de la communication,
et de la créativité.
Et pour briser le cycle "pas de formation, pas de travail", le
ministère a offert un contrat d'un an à 90 diplômés rémunérés Rs 8
000 par mois et placés soit dans le secteur privé (les salaires sont alors
payés à 50 % par l'Etat), soit dans le secteur public.
Mais en attendant, le seul emploi créé dans la cybercité aura été celui
de Dev Manraj, ancien secrétaire financier, nommé directeur du Business
Park of Mauritius.
Si le concept de cybercité est étroitement associé à Sir Anerood, cette
dernière pourrait toutefois surgir des terres obtenues à la suite d'un
deal négocié par le leader du MMM, Paul Bérenger.
Signé le 14 février, l'accord porte sur la cession des avoirs du groupe
Illovo à Maurice. Le consortium BBHM Ltd - qui appartient à 35 % à l'Etat
- rachète ainsi trois usines sucrières, 20 000 arpents de terre sous
cannes et deux hôtels. Grâce à ce rachat, l'Etat disposera, à coût réduit,
de 3 000 arpents à Highlands, 300 arpents à Ebène et 7 000 arpents dans
le Sud. Acquises par le Sugar Investment Trust, ces terres seront mises à
la disposition des petits planteurs.
Ce deal est tantôt mis à l'actif du gouvernement MSM-MMM, tantôt à son
passif, surtout par l'opposition PTr-PMXD, dans un Etat où l'unanimité et
le consensus semblent relever de l'impossible.
Ainsi, ni les travailleurs, ni le patronat de l'industrie sucrière ne
semblent satisfaits du Sugar Industry Efficiency Act, en particulier de son
plan de retraite volontaire.
Votée en juillet dans le contexte des difficultés de l'industrie sucrière,
cette loi vise à donner au secteur les moyens d'améliorer son efficience
pour garantir sa survie.
Améliorer l'efficience
Le plan stratégique permettra, durant cinq ans, à l'industrie sucrière de
réduire son effectif - les gages représentant 60 % du coût de production
en offrant toutefois une compensation en espèces et un lopin de terre à
tous ceux qui partent. Tandis que ce plan de retraite, qui cible 3 500
laboureurs et artisans âgés entre 50 et 60 ans, est cependant jugé trop
onéreux par les sucriers, les travailleurs réclament en contrepartie de
leur départ prématuré une compensation assortie d'une pension.
Le ministre de l'Education, Steeve Obeegadoo, n'a pu convaincre la majorité
dans les premiers jours suivant la présentation de son plan de réforme, présenté
comme un rempart contre l'exclusion.
Son succès, et celui de l'Etat, il le doit au ralliement de l'Eglise
catholique à ce plan approuvé par le Cabinet et qui devrait mettre fin à
la compétition effrénée aux examens de la Certificate of Primary
Education en abolissant le "ranking" et en transformant 15 Star
Colleges, dont 11 appartiennent à l'Etat et 4 à l'Eglise, en Form VI
colleges. L'admission dans ces établissements se fera désormais sur une
base régionale.
Dans son message à la nation du 1er janvier, Sir Anerood annonce que sa
priorité serait de combattre la pauvreté et l'exclusion et énumère les
mesures de l'Etat.
Des microcrédits - Rs 50 000 au maximun - seront offerts sans que son bénéficiaire
ait à donner des garanties et des logements sociaux proposés aux plus
faibles revenus à raison de Rs 500 par mois.
Le 19 juillet est lancé l'IFAD Loan Scheme, une enveloppe
de Rs24,7 millions pour des prêts d'un montant de Rs 50 000 sans conditions
alors que le Trust Fund for Vulnerable Group met à disposition une somme de
Rs 20 millions pour des prêts du même type.
Ce mois-ci est prévue la livraison de 1 000 maisons évolutives érigées
sur 75 toises de terrain et qui seront vendues à ceux dont les revenus
mensuels sont inférieurs à Rs 5 000, contre paiement d'une mensualité de
Rs 600. La livraison de 7 000 autres unités est également annoncée.
Alors que Maurice a l'ambition de devenir un exemple pour l'Afrique dans le
combat contre la pauvreté, comme l'a déclaré Paul Bérenger dans son
discours du 29 août, le pays est loin d'être une référence en ce qui
concerne la libéralisation des ondes et de l'accès à Internet. Le public
casque et attend toujours la chute des tarifs Internet.
En attendant la cyberîle, une partie de bras de fer a eu lieu entre le
ministre de la Technologie informatique, Pradeep Jeeha et Mauritius Telecom
sur ces fameux tarifs Internet. MT s'incline et vient d'accepter d'offrir
des services de télécommunications à Business Parks of Mauritius Limited
à un tarif comparable à celui pratiqué en Inde. Une mesure qui
encouragera la mise en place de centres d'appels dans l'île. Toutefois le
grand public et les éventuels fournisseurs d'accès à l'Internet auront à
repasser.
De même, la première radio privée se fait toujours attendre. Le
gouvernement a passé une année à déblayer le terrain, créant
l'Independent Broadcasting Authority qui a finalement rendu public le cahier
des charges qui régira les activités d'éventuels opérateurs privés.
Durant cette première année au pouvoir, le régime MSM-MMM a aussi marqué
sa volonté de protéger l'environnement en inaugurant une politique d'élimination
des déchets, de traitement des eaux usées et de combat contre la pollution
sous toutes ses formes. Véhicules fumigènes et motos pétaradantes se
retrouvent, dès novembre, dans le collimateur de la police de
l'environnement chargée de réprimer ces infractions dans le cadre de la
campagne "ou pollué, ou payé".
De milliers de foyers seront raccordés au nouveau réseau du tout-à-l'égout
- dont la réalisation coûtera Rs 900 millions - alors que l'Etat a
interdit l'extraction de sable dans nos lagons en proposant une compensation
de Rs 200 000 aux 1 500 familles qui se livraient à cette activité.
Lors de la conférence de presse de la victoire, Sir Anerood - rappelant le
programme gouvernemental où prime la lutte contre le chômage; la création
de 10 000 emplois mensuels; le combat contre la corruption; la pauvreté;
l'exclusion et l'insécurité - reconnaissait que "l'équipe
travailliste ne manquait pas de projets, mais a découragé tout le monde
par une certaine lenteur à prendre des décisions".
"Dans la nouvelle équipe, pas question que les décisions traînent
plus de six mois", avait-il ajouté, estimant cependant qu'il faudrait
attendre deux à trois ans avant de voir les résultats des initiatives de
son gouvernement.
Dans la conjoncture actuelle, le temps lui donne sans doute raison.
Raj
JUGERNAUTH
|